[#Song 2 : Born Slippy – Get well soon]




Quelle est cette musique étrange qui ne valait plus rien dès lors qu’on avait passé l’introduction, qu’il ne restait plus qu’une rythmique usinée, désincarnée, dépouillée de toute mélodie, comme une transe qui danse et se contente d’actionner des mécaniques ?

Sept minutes ou presque totalement inutiles, comme des empilements de briques sur un mur qui ne cloisonne rien. Même pas l’esquisse d’un contre-balancement.

Même pas le risque d’une rupture.

Il n’empêche, quand elle démarrait, elle vous attrapait par son intro, cette décoction psalmodiée, cet air de je te fais la leçon sans te la faire, drive boy dog boy dirty numb angel boy in the doorway boy… Des boys à n’en plus finir le long d’une déclinaison d’histoire sans importance qui finit dans une bouillie de beats industriels, comme un cœur brisé marche encore à en perdre haleine.

Il devait bien exister quelque part une radio-edit de quatre minutes, histoire d’achever la douleur de ce pauvre boy. Mais je ne m’en souviens plus. Ce titre, j’ai jamais osé dire que je l’aimais, que j’étais pris dans sa tenaille hypnotique. Je ne l’ai jamais détesté non plus.

Ce titre, c’était Born Slippy d’Underworld.

Il y a deux, trois ans, je suis tombé sur une reprise, au milieu d’un album de bricoles et de bricolages, Rest you head you will get well soon du groupe Get Well Soon. Parce que c’était au milieu de la bricole et dans le fouillis, j’ai d’abord été pris dans le sourire de la parodie, puis lentement, la même neurasthénie a ressurgi qui ne se noyait pas cette fois dans un abrutissement électro, mais dans les nimbes d’un rayon du Leroy Merlin musical du coin.

Les temps sont à la mélancolie, hier et aujourd’hui.

[#Song 1 : Village Ghetto Land – Stevie Wonder]



Je me souviens que ça se passait dans le salon, parce qu’après tout, où pouvait-on écouter de la musique ailleurs que dans le salon ? Un trente-trois tours ne marchait qu’avec un appareillage meublé, mécanique, où de l’électricité à l’ancienne fait passer des sons qui grésillent, assisté de deux énormes baffles plus grandes que moi. Au salon, on nous asseyait pour une leçon d’anglais avec Stevie Wonder, au Village Ghetto Land, entre autres.

Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir été plus attentif à toutes ces ballades, parce que sans avoir jamais été sérieux lors de mes déambulations linguistiques au Village Ghetto Land, j’y ai retenu sans le vouloir, sans le faire exprès, des mots, des intonations, des réflexes, qui me firent comprendre tout naturellement, entre autres, le désarroi de la Panthère Rose quand je la voyais s’engager sans frein dans une rue affublée de la signalisation « dead end street » : l’image s’arrêtait sur le panneau, la Panthère Rose se retrouvait hors champ, puis un bruit de choc accompagnait un secouage en règle des images, « dead end street » ça voulait dire « cul-de-sac », et c’est parce que je m’étais promené dans une chanson de Stevie Wonder que je le savais. Je crois même avoir compris l’expression « cul-de-sac » à ce moment-là.

Dans ma petite tête d’enfant qui ne fait de la musique qu’un seul et même pays, la rue décrite dans ces Songs in the Key of Life, c’était celle de la pochette de Struggling Man de Jimmy Cliff. Au pied du Milan Café.


Un monde différent du mien. Plus urbain. Plus habité. Avec des trottoirs. Des gens, des gestes, des attitudes à l'eau-forte sur le pavé.



[#Pilot Song : She is dancing – Brian Kelly]



« Le jour où j’ai découvert Benicio del Toro, j’étais au cinéma Star, rue du Jeu des Enfants à Strasbourg. Je m’étais acheté un billet pour aller voir Basquiat. »

Voilà comment j’aurais aimé commencer un écrit un jour. Un blog. Une nouvelle. Un article. Un livre peut-être, et je ne l’ai toujours pas fait. Même là, les guillemets changent tout.

L’idée qui trottait, aurait été de parler cinéma, sous prétexte de raconter « sa première fois » avec un acteur, en sautant du coq à l’âne, sans la queue de l’un, ni la tête de l’autre. Parce que Benicio del Toro passe bien de Basquiat à 21 Grammes, et que mes idées le font aussi.

Il se trouve pour la petite histoire, qu’avant que Benicio del Toro me marque dans Basquiat, je l’avais déjà croisé dans Usual Suspects, The Indian Runner et Permis de Tuer. J'ai peut-être eu raison de ne jamais rien commencer par : « Le jour où j’ai découvert Benicio del Toro, j’étais au cinéma Star, rue du Jeu des Enfants à Strasbourg. Je m’étais acheté un billet pour aller voir Basquiat. » D’ailleurs, soit dit en passant, c’était plus de la paresse, que de l’honnêteté intellectuelle.

Ce que je voudrais faire ici, avec cet About 18 songs, ce serait quelque chose du genre :

« Le jour où j’ai découvert Benicio del Toro, j’étais au cinéma Star, rue du Jeu des Enfants à Strasbourg. Je m’étais acheté un billet pour aller voir Basquiat. Il y avait plusieurs bonnes chansons tout le long du film. Une de Bowie que je m’écoutais déjà en boucle. Une de Tom Waits qui est à pleurer, mais pour laquelle, je n’ai pas encore les mots qu’il faut. Une trop chouette de Van Morrison ou de Them, et c’est parce que je ne sais pas de qui est cette version d’It’s all over now, Baby Blue, que je me suis rabattu sur She is dancing de Brian Kelly, comme quand on essaye de se contenter de quelque chose de bien. Avez-vous déjà essayé ? Moi oui, aujourd'hui. »

Un espace à paragraphes où me souvenir d’une chanson, comme je veux m’en souvenir. Avec des inexactitudes, des certitudes et des erreurs de traduction.

She is dancing, he’s dreaming. She’s dancing, he’s dreaming. She’s dancing, I’m dreaming again.

Ce serait un miracle que je tienne dix-huit chansons. Je serais le premier surpris.